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« La diversité permet de s’adapter à un monde inconnu », entretien avec Pascal Picq, paléoanthropologue

Quand un spécialiste des origines de l’Homme et des grands singes, paléoanthropologue au Collège de France, parle des nouveaux enjeux anthropologiques entre les hommes, les femmes et les machines, cela éclaire sur le changement de civilisation que nous vivons. Entretien avec Pascal Picq, invité à l’occasion de l’assemblée générale de la FIM, le 15 juin dernier.

Notre civilisation est-elle en train de changer ?

Nous sommes au cœur d’un changement de civilisation, lié à l’arrivée de nouveaux outils, en l’occurrence le numérique. Comme toutes les autres espèces, l’Homme a co-évolué avec son environnement, puis il est devenu la principale force d’action sur la terre. Mais le propre de l’Homme est que ses innovations technologiques et leurs usages influencent sa physiologie, l’expression phénotypique* de ses gènes et même sélectionnent ses gènes. Cette co-évolution entre la culture et la biologie commence quand, il y a 1,6 million d’années, Homo erectus invente le biface** et que le langage, le feu, la notion d’esthétique apparaissent. L’arrivée de la cuisson fait sauter le verrou physiologique de la digestion et permet le développement du cerveau. Plus tard, la naissance de l’agriculture a un effet inverse avec la diminution de la taille corporelle et de celle du cerveau. Les outils interviennent toujours dans la façon de modifier les sociétés.

Qu’est-ce qui change avec le numérique ?

Avec le numérique, on est confronté à l’imprévisible. Voilà une dizaine d’années, à l’occasion d’un hackathon, une bande de jeunes “délire” sur un système qui permettrait de transmettre un message à tous leurs amis. Twitter est né. Cela ne répond à aucun besoin fondamental, à aucun projet de société, mais cela change le monde : les modes de production et de financement, les moyens de transport, les opinions et la politique, les types d’énergie, la gouvernance, la bourse, etc. Seul problème, nous sommes issus d’une culture d’ingénieurs, avec des courants philosophiques dans lesquels Descartes occupe une place centrale, alors que le monde change sur le modèle de Darwin.

Comment fonctionne ce modèle darwinien ?

Nous fonctionnons toujours selon le schéma du naturaliste Lamark selon lequel les espèces se perfectionnent. L’environnement change. Il faut mobiliser nos aptitudes pour nous adapter. Mais cela ne marche pas face à l’imprévisible. Darwin est le premier à affirmer que la diversité permet de s’adapter à un monde inconnu. Face à l’inconnu, la meilleure façon de s’en sortir, est la diversité. Si Lamark est l’évolution incrémentale, avec un business model, un financeur, un plan d’actions, etc. Darwin, est le bazar des start-up, où vous pouvez innover avec un smartphone et 500 euros en poche, et cette innovation peut changer le monde. C’est le coût marginal nul de Jeremy Rifkin***. L’entreprise darwinienne, est celle qui va jouer sur les diversités en interne, sur son organisation et qui va co-évoluer avec son environnement. Ainsi, nous vivons une révolution anthropologique unique avec, dans la même entreprise, cinq générations impactées par des technologies : les télécoms pour mes parents, le hardware pour ma génération, le logiciel pour la génération X, le réseau pour la génération Y et le big data pour la génération Z. Il ne s’agit pas de guerre de générations, mais au contraire de mettre en place la diversité darwinienne. Ce que l’on observe avec l’émergence du reverse mentoring.

Qu’est-ce qui freine le passage à ce modèle darwinien ?

D’abord, en France, on a toujours eu un problème pour collaborer. La preuve, on classe les activités par filières qui ne se parlent pas (encore Descartes). Au cours de l’évolution, on observe au début de l’ère tertiaire l’expansion d’insectes et d’oiseaux butineurs qui, par leurs actions, permettent aux fleurs de donner des fruits qui, à leur tour, sont mangés par les singes, lesquels recrachent des graines et des noyaux. C’est ainsi que la biodiversité s’est décuplée. La nature, le biomimétisme, nous enseigne qu’être généreux et collaboratif, rapporte. Ensuite, nous sommes face à un vrai problème de société. On n’a jamais eu autant de gens aussi riches dans le monde qu’aujourd’hui et l’extrême pauvreté s’est réduite. Résultat, c’est la classe moyenne qui trinque : son revenu est passé de 54 % du revenu médian en 1980 à 45 % récemment. C’est une autre conséquence du numérique. Enfin, tout changement de civilisation s’accompagne d’un changement de gouvernance. Si l’on observe les élections présidentielles aux Etats-Unis comme en France, le moins que l’on puisse dire, est que nous restons sur l’ancien modèle de gouvernance. Le milieu politique est celui qui évolue le plus lentement.

D’ailleurs, quels sont les politiques issus du monde des sciences et des entreprises ?

Donc, et pour cause, il freine des quatre fers pour ne pas disparaître avec le changement de civilisation.

 

*Le phénotype est l’ensemble des caractères observables d’un individu.

**Le biface est un outil de pierre taillée apparu en Afrique de l’Est.

***Essayiste américain spécialiste de prospective.

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